Jean-Claude Hassan
Rapport remis à Madame la Ministre de la culture et de la communication
le 25 janvier 2000
Prologue
I - La distribution de la presse exige lacheminement vers un réseau de vente au public dans une urgence chaque jour recommencée de produits éminemment périssables. Cest industriellement le lieu des considérables économies déchelle permises par le groupage des journaux : la raison économique rend indispensable la mise en commun des moyens, sans limite autre que le monopole de fait.
La distribution de la presse, comme toute activité de distribution, peut être lun des vecteurs de la guerre commerciale entre les éditeurs de presse. Sans régulation, on peut refuser la distribution dun titre nouveau, procéder à des augmentations de tarifs coûteuses pour ceux qui ne disposent pas de leur propre distribution, faire obstacle à linstallation dun groupe de presse étranger. La stratégie dentreprise donne du prix à une distribution indépendante.
La conséquence en est dordinaire la coexistence de plusieurs entreprises de distribution, souvent propriété de grands groupes de presse, qui distribuent en outre ceux des titres qui ne peuvent ou ne veulent se doter dune telle infrastructure.
II - Le système français de distribution, encadré par la loi du 2 avril 1947, organise en quelque sorte le désarmement stratégique de cette activité. Si la liberté de se distribuer seul est demblée consacrée, le groupage des titres ne peut se faire quà travers des coopératives, lesquelles doivent demeurer ouvertes à tout nouvel arrivant ; et à celui-ci doivent être consentis les mêmes services et les mêmes conditions de tarification quaux autres sociétaires.
Dès lors, la stratégie dentreprise sefface devant la raison économique : lintérêt de chacun est de rejoindre alors lentreprise solidaire de distribution. Sans crainte de ne pas sêtre dotés dune distribution indépendante, débarrassés de la charge dassumer un métier qui nest pas le leur, les éditeurs de presse partagent les économies de coût résultant de leur regroupement.
III - Lentreprise solidaire nen est pas pour autant exemptée des maux qui guettent tout monopole ou quasi-monopole de fait : tentation de limmobilisme, tarification durablement éloignée des facteurs réels de formation des coûts, abus de position dominante. Elle peut alors connaître des tentatives plus ou moins réussies de sécession, dont la plus grave serait celle qui verrait un grand groupe de presse se doter de son propre outil et entraîner avec lui dautres éditeurs. Lenchaînement du déclin du chiffre daffaires, de la réduction des coûts fixes et des adaptations tarifaires peut alors causer à lentreprise solidaire une blessure mortelle.
IV - Le système français de distribution de la presse est aujourdhui en crise. Ce nest pas à soi seul inquiétant : au contraire, et parce que la gravité peut conduire au sérieux, ce peut être loccasion de trouver la voie de la réforme.
Certains verrous sy opposent : une conception excessive de la péréquation ou encore lattente passive des décisions dun opérateur par ailleurs contesté. Repoussant trop longtemps la réforme industrielle qui donnerait enfin de lair au système, en substituant à la chamaillerie ordinaire lenjeu de la répartition des économies procurées par une efficacité accrue, à travers une réforme commerciale concernant tant la palette des services offerts que leur tarification.
V - Cest à proposer les moyens dune nécessaire ouverture que cette note est consacrée.
I - Introduction
1. Le bonheur naurait pas dhistoire. La distribution de la presse écrite en France vit sans doute une période moins heureuse de son histoire : des familles de presse sopposent et une concurrence nouvelle sème le doute sur un système mis en place il y a plus dun demi-siècle. Les forces centrifuges lemporteraient sur celles centripètes et des analogies faciles avec des secteurs dactivité sans rapport avec celui-là conduisent à limaginer --ou à le souhaiter-- condamné dans sa forme actuelle.
2. La presse locale dinformation générale et politique nest pas ici concernée. Forte dune diffusion de 2,25 milliards dexemplaires par an, elle se distribue, hors les abonnements postaux, selon ses propres canaux.
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tirage total |
diffusion totale |
répartition de la diffusion de la presse locale en % |
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ventes au numéro |
ventes par abonnement |
services gratuits |
diffusion totale |
total invendus |
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2 526 949 |
2 246 913 |
55,3 |
30,1 |
3,5 |
88,9 |
11,1 |
(en milliers dexemplaires et en %, pour lannée 1997)
Le portage y tient de surcroît une place singulière :
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diffusion par portage |
part du portage sur le total annuel diffusé |
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Information générale et politique nationale |
24659 |
3,3 % |
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Information générale et politique locale |
654905 |
29,1 % |
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presse spécialisée grand public |
13246 |
0,7 % |
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presse spécialisée technique et professionnelle |
2298 |
0,9 % |
(En milliers dexemplaires et en %, pour lannée 1997)
Déjà, lors des débats parlementaires qui ont précédé ladoption de la loi du 2 avril 1947, demeurée pour lessentiel non modifiée, et qui régit notre système de distribution de la presse écrite, le problème était clairement délimité :
Il était nécessaire de laisser à la presse de province, qui sest toujours diffusée par ses propres moyens et qui a toujours échappé au monopole de la diffusion, le droit et la possibilité de continuer dagir comme par le passé. Le service dabonnement, assuré par le ministère des postes, a toujours donné satisfaction à chacun. Toucher à ces deux moyens de diffusion eut été une erreur : la commission sen est bien gardée.
Restait le grand problème de la messagerie(...).
[M. Lefèvre-Pontalis, rapporteur de la commission de la presse ; J.O., Débats parlementaires, 28 mars 1947, p. 1140]
3. Le système alors mis en place a conduit une société commerciale unique à dominer durablement la quasi totalité de la distribution de la presse nationale : il sagit des Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP)[1]. Certains parlementaires avaient alors déjà entrevu que cet acteur dominant, en fait et non de droit, serait la conséquence nécessaire des considérables économies déchelle permises par le groupage des titres pour leur acheminement vers un réseau qui comptait alors plus de 20 000 points de vente et en compte aujourdhui plus de 32000.
Rapportée à la totalité des ventes de la presse éditeur payante, quels que soient les modes de vente, les ventes des NMPP, soit 18,97 milliards de francs en prix public pour 1998, représentent 35 % du marché total, 51 % du marché de la vente au numéro de la presse et surtout près de 88 % de son marché principal, celui de la vente au numéro de la presse nationale.
Cette situation est aujourdhui fortement contestée. Ainsi, la part de marché de son concurrent unique sur le marché national, la coopérative des Messageries Lyonnaises de Presse (MLP) sest accrue, jusquà représenter en 1998, en pourcentages du marché de la vente au numéro de la presse acheminée dans le réseau par lintermédiaire de coopératives ou de sociétés de messageries[2], ou de certains segments de ce marché :
12,3 % de ce marché tout entier
14,9 % du marché des publications (hors quotidiens)
25,0 % du marché des seules publications non hebdomadaires
29,7 % du marché des publications à périodicité mensuelle ou supérieure[3].
Certes, compte tenu des caractéristiques --sur lesquelles on reviendra-- des publications distribuées par les MLP, les parts de marché sont fort différentes en termes de nombres dexemplaires vendus. En retenant les chiffres pour 1998 annoncés respectivement par les NMPP et les MLP, on aurait affaire respectivement à 1 815 millions et 80 millions dexemplaires : ces derniers ne représentent cette fois que 4,22 % des exemplaires vendus.
La progression de cette concurrence a été très rapide :
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1993 |
1994 |
1995 |
1996 |
1997 |
1998 |
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0,8 |
1,0 |
1,4 |
1,9 |
2,5 |
2,7 |
chiffre daffaires des MLP en milliards de francs
soit un taux de croissance annuel moyen sur la période de 28%, à comparer avec un taux de croissance annuel moyen de lensemble des ventes de 2,5 % sur la même période..
4. Cest dans ce contexte que le débat sest noué à la fin du printemps et au cours de lété 1999 à la fois autour dune nécessaire réforme des NMPP visant à accroître leur efficacité économique, et autour de la question de leurs barèmes. Il fallait que soit abaissé au plus vite le coût de la distribution des publications (hors quotidiens). Mais celui des publications seulement : la concurrence menaçait sur ce seul segment, il fallait éviter lhémorragie de titres dont les éditeurs souhaitaient les faire distribuer ailleurs à moindre coût. En outre, la distribution des quotidiens par les seules NMPP étant une activité déficitaire, la question de la prise en charge de ce déficit devait primer sur celle déventuelles baisses des prix en leur faveur dans lavenir.
Le conseil de gérance des NMPP en date du 14 septembre 1999 a inscrit la question de la révision à la baisse du barème des publications, pour un montant global annuel important, afin quaprès son adoption, le nouveau barème puisse être soumis au vote des quatre coopératives de publications actionnaires, regroupant tous les titres dont le groupage et la distribution sont confiés à cette société. Cette décision aurait engagé prématurément lavenir, dans une voie fort discutable. Elle a donc été repoussée, lélaboration dun projet dentreprise pour les NMPP a été entamée, afin que soit examiné plus tard --ce devrait désormais être bientôt le cas-- à la fois ce projet, ses conséquences en termes demploi, ainsi que les révisions tarifaires quil autoriserait.
5. Pendant les quelques semaines qui se sont écoulées depuis cette date, les enjeux dune sortie réussie de la crise en cours sont apparus plus clairement : lorganisation de notre système de distribution de la presse produit à la fois efficacité globale et abaissement des barrières à la naissance de nouveaux titres, mais elle pourrait ne pas résister longtemps au refus de certaines révisions inéluctables ; à privilégier un comportement de clients et trop négliger leur rôle de membres de coopératives et dactionnaires, les éditeurs de presse pourraient oublier les exigences et les satisfactions du vivre ensemble ; si, pour agir vite ainsi quil est nécessaire, lopérateur peut être tenté de demander des pouvoirs renforcés, il devra rechercher le consensus sur ses principales orientations.
Désormais, ceux qui attendent que la crise soit réglée à lancienne, cest-à-dire dans le cadre dun pacte inchangé entre les éditeurs de presse, à partir dune mise en scène traditionnelle des conflits et selon une grammaire identique de leurs solutions, ceux-là nespèrent plus cette éventuelle prolongation des règles du jeu au mieux quà titre transitoire.
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Deux logiques économiques très différentes : la vente par abonnement postal et la vente au numéro
La presse nationale, quotidienne ou périodique, la seule dont il sera question ici (voir § 2), est distribuée principalement selon deux canaux aux caractéristiques très différentes : labonnement postal et la vente au numéro.
1°) Tandis que les coûts postaux ne prennent en compte que des facteurs purement logistiques (le poids, lurgence et le degré de préparation, allant jusquà la préparation de colis composés dexemplaires emballés, adressés, et regroupés par bureau distributeur), le coût pour les éditeurs de la vente au numéro de leurs titres fait lobjet dune importante péréquation et demeure principalement corrélé avec le prix de vente au public de ces titres.
2°) Labonnement postal fait lobjet de très importantes aides publiques, alors que la seule aide directe spécifique en faveur de la vente au numéro consiste en le remboursement à la SNCF des réductions de tarifs quelle accorde à la presse, lequel, pour en donner lordre de grandeur, se monte à 3 % environ des charges dexploitation cumulées des MLP, de la SAEM Transports Presse et des NMPP. On considérera dailleurs dans tout ce qui suit, sauf bien entendu dans le paragraphe consacré à cette dernière aide, que la distribution de la presse écrite ne reçoit pas daide directe de lEtat.
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II - Le système mis en place par la loi du 2 avril 1947 : ouverture aux nouveaux entrants et impartialité, pour une activité dont les caractéristiques la font tendre vers le monopole
8. On empruntera à une décision du Conseil de la concurrence la description suivante du système français de distribution de la presse[4] :
Si lon exclut le cas particulier de la presse gratuite, la presse est distribuée selon trois modalités: par abonnement, par portage ou par le biais de la vente au numéro. Le choix entre ces différents moyens est effectué par léditeur du titre de presse en fonction des coûts relatifs de chacun de ces modes de distribution et des réactions de la clientèle. (...)
La vente au numéro est la solution qui, de loin, est la plus largement utilisée. Cette vente au numéro peut se faire selon deux principaux canaux.
Premièrement, léditeur de presse peut distribuer son produit par ses propres moyens et il constitue alors une messagerie intégrée à son entreprise de presse.
Deuxièmement, dans le cadre de la loi n° 47-585 du 2 avril 1947 relative au statut des entreprises de groupage et de distribution des journaux et publications périodiques, destinée à soustraire la diffusion de la presse imprimée aux influences jugées néfastes de lEtat ou dintérêts privés dominants, léditeur peut recourir à des messageries quil ne possède pas en propre. Il est, alors, obligé de saffilier à une coopérative déditeurs : ces coopératives peuvent organiser elles-mêmes leurs activités de messageries et constituer ainsi des coopératives de messageries de presse ; elles peuvent également confier ces activités à des entreprises commerciales dénommées entreprises commerciales de messageries de presse.
Larticle 4 de la loi précitée impose aux coopératives de messageries de presse, qui nentendent pas assurer directement la diffusion des titres que leur confient les éditeurs sociétaires et qui souhaitent recourir à la collaboration dentreprises commerciales, lobligation de constituer, avec ces dernières, des sociétés commerciales de messageries de presse dans lesquelles les coopératives de messageries, cest-à-dire les éditeurs, possèdent la majorité des actions.
Parallèlement, la loi a institué un Conseil Supérieur des Messageries de Presse dans le but de mettre le système de distribution ainsi institué à labri de toutes pressions. Composé de vingt-sept membres, regroupant à la fois des professionnels concernés et des représentants de lEtat, ce Conseil a reçu une triple mission : coordonner lemploi des moyens de transport à longue distance ; contrôler les comptes des sociétés coopératives de messageries et des sociétés commerciales de messageries de presse ; être le gardien de la loi du 2 avril 1947 et de lesprit qui lanime.
Les messageries intégrées, les coopératives et les entreprises commerciales de messageries de presse approvisionnent des grossistes appelés dépositaires centraux de presse, lesquels fournissent des détaillants nommés diffuseurs.
9. Cest par la décision de 1984[5] rendue sur la loi visant à limiter la concentration et à assurer la transparence financière et le pluralisme des entreprises de presse que le Conseil Constitutionnel a reconnu pour la première fois la valeur constitutionnelle du pluralisme. On retiendra, concernant la seule presse quotidienne dinformation politique et générale, la formulation particulièrement claire suivante : Le pluralisme des quotidiens dinformation politique et générale (...) est en lui-même un objectif de valeur constitutionnelle ; (...) en effet, la libre communication des pensées et des opinions, garantie par larticle 11 de la Déclaration des droits de lhomme et du citoyen de 1789[6], ne serait pas effective si le public auquel sadressent ces quotidiens nétait pas à même de disposer dun nombre suffisant de publications de tendances et de caractères différents ; (...) lobjectif à réaliser est que les lecteurs, qui sont au nombre des destinataires essentiels de la liberté proclamée par larticle 11 de la Déclaration de 1789, soient à même dexercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics puissent y substituer leurs propres décisions ni quon puisse en faire les objets dun marché.
Ainsi, la première conception de la liberté de la presse, consacrée par la loi du 29 juillet 1881 (liberté des auteurs et des éditeurs, liberté de ceux qui font la presse), est-elle complétée par le second aspect de cette liberté (liberté des lecteurs) ; mieux : le Conseil accepte une certaine limitation de la liberté dentreprendre et du droit de propriété des patrons de presse afin de préserver le droit à linformation.
10. Ce second aspect de la liberté de la presse, celui de ses lecteurs, inspirait déjà les premiers mots du député Robert Bichet[7] lors de la séance de lAssemblée nationale du 27 mars 1947 :
La liberté de la presse (...) nest pas seulement, pour le journaliste, le droit dexprimer et de traduire sa pensée ; elle sétend du rédacteur au lecteur.
Elle se manifeste, en effet; dès le moment où le rédacteur écrit son article et doit demeurer une réalité jusquau moment où le lecteur lit cet article.
Une des conditions nécessaires de la véritable liberté de la presse est donc la garantie donnée à tous les journaux, à tous les périodiques, déquitables et justes conditions de transport et de diffusion.
11. Ainsi, après avoir proclamé à larticle premier le principe de la liberté de distribution de la presse, la loi oblige ceux qui souhaitent sallier pour le groupage et la distribution de plusieurs journaux et publications périodiques à le faire à travers des sociétés coopératives de messageries de presse. Elle impose ensuite louverture de ces coopératives à tout éditeur de presse qui souhaite en devenir sociétaire, et la transparence de conditions tarifaires qui simposent de la même manière à tous les sociétaires[8].
Pour le reste, et sans quil y ait lieu ici de commenter longuement les autres dispositions de cette loi --on reviendra plus loin sur son titre II, intitulé Du Conseil Supérieur des Messageries de Presse--, lessentiel est de voir que le dispositif quelle instaure a fonctionné comme lencadrement du quasi-monopole quest devenu lentreprise solidaire de messageries de presse.
12. En effet, tant lexpérience française que lobservation dautres dispositifs de distribution de presse montrent que dès lors quune société de messageries de presse propose un service dune certaine qualité, elle tend à accueillir pour les distribuer tous les titres qui exigent cette qualité de service ou une qualité inférieure. Bien entendu, la distribution peut être utilisée comme une arme : on peut refuser de distribuer un concurrent, imposer des tarifs suffisamment élevés pour que tel autre bâtisse son propre système de distribution, à moins quil prenne cette décision pour des raisons stratégiques afin de ne pas avoir à souffrir un jour dune situation de dépendance. Mais en termes purement industriels, si on considère lensemble que forment le transport et lactivité de grossiste dépositaire, et dès lors que les éditeurs se retrouvent ensemble en confiance, cette activité économique :
1°) est une activité spécifique : on ne la trouve pas exercée par dautres sociétés de messagerie, en même temps par exemple quune activité de transports de colis ordinaires ou quune activité consistant à servir un réseau national dune autre nature avec une fréquence élevée de dessertes;
2°) est génératrice déconomies déchelle pratiquement sans limites : elle présente donc les caractéristiques de ce que lon appelle un monopole naturel[9].
13. Dès lors, le dispositif mis en place par la loi de 1947 doit être compris comme visant à empêcher les abus que ce monopole non encadré pourrait entraîner. Et, en supprimant ces abus, en interdisant que la distribution de la presse puisse devenir une arme commerciale entre éditeurs de presse, en organisant en quelque sorte le désarmement stratégique de cette activité économique, la loi instaure la confiance et incite au regroupement des moyens. Elle crée les conditions institutionnelles qui permettent à tous de pleinement profiter des économies déchelle de ce monopole naturel, en supprimant lintérêt que pourrait avoir un éditeur, dans un système non ainsi régulé, à renforcer son indépendance pour se protéger, en se dotant de sa propre messagerie intégrée[10].
14. La loi interdit :
1. lexclusion dun éditeur ou dun titre déjà existant ou en phase de lancement ;
2. labsence de neutralité dans le traitement des titres distribués ;
3. la libre négociation tarifaire du distributeur avec les éditeurs, au cas par cas, cest-à-dire labsence de transparence dans la répartition, entre ceux qui se sont regroupés, des économies permises par leur regroupement.
Déjà, le caractère ouvert du système[11] est à lui seul un motif dattachement à lorganisation de notre système de distribution de la presse écrite. Et cest bien à la loi quil convient de linstaurer dès lors que le refus de distribuer un journal concurrent, par un éditeur représentant à lui seul près de 50 % du marché en termes de tirage, ayant mis en place son propre système de distribution (lequel distribue dailleurs un autre journal quil ne possède pas mais avec lequel il a passé des accords) ne constitue pas un abus de position dominante. Cest le sens dun arrêt récent de la Cour de justice des communautés européennes[12]. Mais le principe de neutralité et sa traduction tarifaire sont des motifs dattachement supplémentaires à une organisation qui combine labsence de barrière à lentrée, légal traitement et un mode délaboration des tarifs de nature à permettre de substituer au seul rapport de forces les avantages attendus de la transparence.
15. Y a-t-il pour autant péréquation nécessaire, et quel est exactement la nature des effets du barème unique?
III - La péréquation des tarifs de la distribution : non inscrite dans la loi, sappliquant séparément dans chaque société coopérative de messageries de presse, elle comporte une composante à laquelle il ny a pas lieu dêtre exagérément attaché
16. Le principe de péréquation nest pas directement imposé par le législateur. Il ne résulte pas non plus des travaux préparatoires de la loi, pendant lesquels la question na pas été même abordée. Cest pourtant bien ainsi que la distribution de la presse a été organisée : en permettant aux journaux à faible tirage de bénéficier des mêmes tarifs que ceux à tirage élevé. Autrement dit : en favorisant les premiers dans la répartition des économies déchelle permise par le groupage des titres. Et il y a lieu daffirmer avec force lattachement des pouvoirs publics à ce quil en demeure ainsi dans lavenir.
Bien entendu, ce principe nest pas appliqué sans nuances[13], mais à ce niveau de généralité, il nest pratiquement pas contesté.
17. Encore faut-il bien concevoir quil ne peut sappliquer quà lintérieur dune même coopérative, ou plus exactement entre ceux des éditeurs dune ou plusieurs coopératives ayant adopté le même barème. Dans le cas contraire, la péréquation revêt un autre caractère : ainsi entre la coopérative des MLP et les coopératives de publications des NMPP, rien bien entendu ne simpose ; mais entre les quotidiens et les publications traités par les NMPP, qui appartiennent à des coopératives différentes et relèvent de deux barèmes différents, seule la communauté de destin dans la même société commerciale de messagerie crée des solidarités qui ne sont pas inscrites dans chacun des deux barèmes pris séparément.
18. Dautres transfert existent cependant, qui ne sont pas directement liés à la péréquation, mais revêtent une grande importance comme on le verra plus loin : ils résultent du principe même consistant à calculer la rémunération de la distribution comme un pourcentage du prix de vente du journal au public.
Il nest certes pas critiquable que le titre qui rencontre son public de lecteurs avec un prix de vente de 40 francs contribue deux fois plus au système que celui présentant les mêmes caractéristiques de poids et de périodicité qui serait vendu 20 francs. Mais lorsque les barèmes sécartent par trop de la vérité des coûts qui résulte de seuls facteurs logistiques (poids, périodicité, quantités livrées, urgence), alors la tentation de la sécession peut se faire très forte. Cest exactement le problème auquel sont actuellement confrontées les NMPP.
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Une prise en compte seulement marginale du tirage dans les barèmes
I - Aux NMPP, le barème unique des publications consiste en un pourcentage (36%) du montant des ventes exprimées en prix au public à quoi sajoute un montant forfaitaire par exemplaire distribué (7,47 centimes), et ce pour la rémunération de lensemble de ceux qui participent à la diffusion : société commerciale de messagerie, dépositaires et diffuseurs. Ceci est ensuite corrigé par des bonifications, puis éventuellement augmenté des frais de distribution et de traitement des invendus.
Lune des bonifications est fonction de limportance des ventes : Chaque parution pourra bénéficier dune bonification/vente calculée sur les ventes métropole exprimées en montant fort, en fonction de la grille ci-après : Par tranche de ventes : 3,00 % pour la part des ventes comprise entre 2 028 000 F et 3 043 000 F 3,75 % pour la part des ventes comprise entre 3 043 001 F et 5 072 000 F 4,00 % pour la part des ventes comprise entre 5 072 001 F et 8 115 000 F 4,50 % pour la part des ventes supérieure à 8 115 001 F.
II - Aux MLP, le barème unique consiste en lapplication du pourcentage de 33,5 % au montant des ventes, corrigé ensuite par la prise en compte de certains frais et lapplication de bonifications. Le boni sur ventes exige lapplication de lune ou lautre, selon les cas, de plusieurs formules complexes, mais, comme dans le cas précédent, il nentraîne quune prise en compte à la marge de limportance du tirage. Ainsi, dans le cas où le prix de vente PV au public est compris entre 20 francs et 40 francs, et si la somme de la moitié de ce prix et du nombre N des ventes exprimées en milliers dexemplaires est strictement supérieur à 30, alors la bonification est égale à :
B = [(N + 0,5 x PV - 30) / (N + 20) x (PV / ((0,15 x PV) + 3)] + [(PV - 20) / 10].
Sans doute faut-il mentionner aussi, pour les MLP lexistence dune bonification groupe applicable depuis le 1er juillet 1999 à lensemble du chiffres daffaires réalisé par un éditeur sociétaire ou un même groupe déditeurs sociétaires. Il sapplique sous forme de taux croissant par tranches de chiffre daffaires, mais selon une grille dont la progressivité est modérée.
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IV - La concurrence actuellement constatée entre sociétés de messageries est la conséquence directe de certains aspects du mode de tarification de la distribution
19. Le recours à la notion de concurrence emporte immédiatement lusage dune boîte à outils qui nest pas la mieux adaptée pour décrire la contestation croissante par la coopérative des MLP de la position dominante des NMPP. En effet :
a) la concurrence dont il sagit porte sur le seul niveau I de la distribution (activité de messagerie): elle ne met directement en cause ni le niveau II (dépositaires de presse) ni le niveau III (diffuseurs de presse ou, plus couramment dit, marchands de journaux). Elle concerne lacheminement de la presse vers un réseau de vente unique et la plus grosse partie de la rémunération reçue par les sociétés de messageries et versée par les éditeurs est destinée à la rémunération de ce réseau de vente. La qualité de ce réseau est sans doute le facteur déterminant du niveau des ventes ; et sil y avait consensus sur sa rémunération, ce serait plutôt en faveur de son augmentation ;
b) il ne faut pas attendre de cette concurrence, non plus dailleurs que de toute autre, des baisses de prix telles quon peut par exemple en connaître dans le secteur des télécommunications : si lon se réfère aux meilleures des pratiques internationales (en termes de coût du moins), on ne saurait espérer des réductions de coûts supérieures à 4% du prix de vente au public de la presse;
c) la comparaison des performances nest pas le critère le plus important à lorigine de cette concurrence. Pour se limiter aux seules publications[14], le prix moyen des titres distribués par les NMPP était en 1998 de 14,28 francs contre 30,38 francs aux MLP ; en appliquant à ces prix le taux moyen de commissions sur ventes[15] de chacune de ces deux sociétés, on constate que les publications de la coopérative des MLP sacquittent dun coût moyen par exemplaire vendu supérieur, lorsquil est exprimé en francs, à celui acquitté par les publications membres de lune des quatre coopératives qui ont confié leur activité de messageries aux NMPP.
20. On la dit plus haut (cf. § 16 et 17) : le mode actuel de tarification de la distribution de la presse entraîne à la fois une péréquation entre les titres à niveaux de tirage différents, laquelle est bien acceptée par les éditeurs, et dimportants transferts internes, dont il est beaucoup moins question. Et ceux sur qui pèsent cette charge la supportent à proportion de leur prix de vente au public.
Ces transferts entre publications résultent de lapplication du barème unique à des titres aux prix fort différents. Ils ont pris une importance croissante au fur et à mesure que la dispersion du prix des titres sest accrue.
Ils concernent aussi les quotidiens (qui représentent environ 30 % des exemplaires acheminés par les NMPP), dans la mesure où les publications ont un prix moyen supérieur à celui des quotidiens.
21. Lobservation confirme avec force ces explications. En effet :
1°) Les éditeurs de publications dont les titres ont adhéré à la coopérative des MLP ne sont en aucune manière des éditeurs de gros titres souhaitant échapper à la péréquation en faveur des tirages petits ou moyens. Ce sont des titres petits ou moyens, de ceux qui, aux NMPP, sont les bénéficiaires de cette péréquation :
Données relatives aux ventes des titres distribués par les MLP :
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1993 |
1994 |
1995 |
1996 |
1997 |
1998 |
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tirage moyen par parution |
28418 |
26834 |
31888 |
32921 |
30700 |
29321 |
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taux dinvendus moyen par parution (en %) |
63,90 |
64,08 |
62,23 |
60,93 |
59,92 |
62,23 |
2°) Comme indiqué plus haut, le prix moyen des publications des MLP est plus de deux fois supérieur à celui des publications des NMPP. Plus encore : pendant la forte croissance des MLP entre 1993 et 1998 (voir tableau au § 3), le prix moyen par parution a régulièrement et fortement augmenté :
Données relatives aux prix des titres distribués par les MLP :
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1993 |
1994 |
1995 |
1996 |
1997 |
1998 |
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prix moyen par parution en francs |
23,50 |
24,54 |
24,87 |
27,59 |
30,09 |
30,38 |
Ces dernières données sont dautant plus remarquables que, sur la même période[16], le prix de la vente de la presse non quotidienne est demeuré inchangé : avec un indice de valeur 100 en 1990, on obtient des valeurs presque identiques de 108,3 et 108,5 pour les années 1993 et 1997.
22. Cest pourquoi la décision envisagée en septembre était inappropriée à la situation créée par la concurrence : on ne répond pas à une déstabilisation issue dune dépéréquation sur le segment des publications à prix élevé par des baisses de barème concernant de nombreuses autres.
V - La vraie-fausse question du déficit des quotidiens
23. Il y aurait cependant du vrai dans le distinguo global opéré entre les publications prises toutes ensemble, dune part, et la presse quotidienne dautre part : les quotidiens nationaux nacquitteraient pas lintégralité du coût de leur distribution. Le déficit de cette activité, entièrement à la charge des publications qui sont distribuées par les NMPP, serait de plusieurs dizaines de centimes par exemplaire vendu.
24. Cette question a été agitée de manière inutilement polémique, à un double titre :
24.1. A le supposer établi et devenu consensuel, ce chiffre reflète létat présent des conditions dexploitation aux NMPP ; il ne fait pas cas de certaines réformes envisagées mais non réalisées, non plus que dune modernisation à venir, qui pourrait le modifier fortement.
24.2. Plus important : le prix moyen des quotidiens vendus sétablit pour 1998 à 6,75 francs. On a dit plus haut limportance des transferts entre titres selon le prix de leur vente au public. Ces transferts bénéficient aux quotidiens comme aux publications de prix voisins. Il ny a pas lieu à opposer des familles de presse sur ce dernier point. Même si la situation actuelle est caractérisée par lexistence de deux barèmes seulement : un barème unique pour les publications et un autre pour les quotidiens[17], ce qui pousse à la simplification.
25. Cette question comporte cependant un véritable fondement : chacun saccorde à considérer que la distribution des quotidiens (comme aussi sans doute celle de certains hebdomadaires dactualité) est plus exigeante dans la mesure où elle est structurellement faite dans lurgence. Or, la remise provisionnelle de base qui est lélément principal du barème est de 36 % pour les publications, mais de 33,40 % pour les quotidiens.
26. Il existe sans doute un déficit de lexploitation des quotidiens. Son statut nest pas clarifié pour autant. Au-delà des remarques qui précèdent, on pourrait estimer[18] quen matière de distribution de presse comme en matière de télécommunications, il y a lieu dinstaurer un service universel qui comprend la distribution sur tout le territoire, dans de bonnes conditions de rapidité et de simultanéité, de la presse quotidienne dinformation politique et générale. Dans cette hypothèse, le coût de ce service universel pour celles (il peut y en avoir plusieurs) des sociétés de messagerie qui en assument la fourniture est défini comme le coût net supporté du fait de la fourniture de ce service. Il sagirait donc dévaluer dans les comptes de la messagerie la différence entre deux situations :
* la situation hypothétique où la société ne supporterait pas dobligations du service universel et agirait selon une pure logique commerciale
*la situation réelle où la messagerie remplit ses obligations de service universel.
Et il est loin dêtre établi que la première situation --sans les charges de la distribution des quotidiens, sans les recettes tirées de cette activité, mais aussi sans les économies déchelle permises par le traitement de telles quantités de papier-- serait plus favorable que la seconde à une hauteur égale déficit des quotidiens calculé dans les circonstances présentes.
27. A ce stade, il faut donc que la question tarifaire soit consécutive et non préalable à une réforme des NMPP qui prévoie la modernisation de leurs conditions de fonctionnement : il ny a pas lieu dopérer une quelconque compensation préalable dun déficit certes réel, mais sans doute appelé à devenir bien moindre après une réforme réussie, dautant plus quil sera probablement compensé par les économies déchelle que permet le traitement groupé des quotidiens et des publications.
VI - (I) La nécessaire réforme des NMPP aux fins de mieux remplir leurs missions, préservant ainsi la solidarité des éditeurs
28. Les pouvoirs publics, on la dit, sont par nature favorables à un système de distribution solidaire : en prévenant le risque que la distribution devienne le lieu dune guerre commerciale, on réduit par voie de conséquence lintérêt stratégique quil pourrait y avoir, pour sen préserver, à construire des systèmes de distribution indépendants ; la conséquence en est que ce système cumule les avantages des considérables économies résultant du regroupement à vaste échelle et la suppression des barrières à lentrée pour des titres encore à naître.
29. Encore faut-il :
29.1 - Que des conditions tarifaires trop éloignées des prix auxquels conduirait la prise en compte des seuls facteurs logistiques de formation des coûts ne finissent pas par inciter au départ certains éditeurs ou certains titres.
29.2 - Que déventuelles discriminations positives en faveur de tel ou tel type de presse, pour répondre à des préoccupations dintérêt général, ne soient pas dun coût excessivement supérieur au montant des aides publiques consenties au système.
29.3 - Que linsuffisante transparence du fonctionnement de lentreprise solidaire ne crée pas une suspicion générale, certes compatible avec limmobilisme, mais certainement pas avec la réforme.
29.4 - Que la position dominante ne soit pas loccasion den abuser.
30. La première de ces conditions nest plus remplie aujourdhui.
Sil nétait question que de performances comparées dentreprises, on ne pourrait que faire le constat de performances différentes et de positions concurrentielles en cours dévolution, et en tirer les conséquences. Mais ce nest pas le cas : cest le mode de tarification de la distribution qui a créé une forte incitation pour les titres magazines à prix élevé à ne pas entrer aux NMPP ou à en sortir ; comme cest la réduction à 350 du nombre des dépositaires lors du plan de modernisation 1994-1997 des NMPP qui a rendu plus facile de se passer de celles-ci pour acheminer le papier vers ces destinations en nombre réduit.
Les prévisions financières des NMPP, aujourdhui déjà mauvaises, sont appelées à saggraver aussi bien en cas dimmobilisme --car alors les pertes de chiffres daffaires ont un effet cumulatif-- quen cas de baisse défensive des barèmes pour faire face à la concurrence.
Il est donc nécessaire :
-- dengager au plus tôt une profonde réforme industrielle afin que les éditeurs se dotent dun outil efficient à vocation durable ;
-- de permettre ainsi la réforme commerciale sans laquelle la blessure de la concurrence serait à terme mortelle ;
-- daccompagner ce mouvement dune réforme institutionnelle qui favorise lengagement et la responsabilité des éditeurs-coopérateurs (ou du moins de ceux qui le souhaitent).
31. Des baisses défensives de barèmes sont nécessaires. Elles ne sont à lévidence pas finançables par une augmentation de la contribution des titres, moins nombreux, qui continueraient à confier leur distribution aux NMPP. Une seule voie existe : celle de lamélioration de lefficacité économique de lentreprise, afin que le service que les éditeurs coopérateurs souhaitent soit produ