Jean-Claude Hassan

 

La distribution de la presse écrite en France :

la voie étroite d’une réforme nécessaire,

pour la pérennisation d’une solidarité profitable à tous

  

 

Rapport remis à Madame la Ministre de la culture et de la communication

 

le 25 janvier 2000

 

Prologue

 

I - La distribution de la presse exige l’acheminement vers un réseau de vente au public dans une urgence chaque jour recommencée de produits éminemment périssables. C’est industriellement le lieu des considérables économies d’échelle permises par le groupage des journaux : la raison économique rend indispensable la mise en commun des moyens, sans limite autre que le monopole de fait.

 

La distribution de la presse, comme toute activité de distribution, peut être l’un des vecteurs de la guerre commerciale entre les éditeurs de presse. Sans régulation, on peut refuser la distribution d’un titre nouveau, procéder à des augmentations de tarifs coûteuses pour ceux qui ne disposent pas de leur propre distribution, faire obstacle à l’installation d’un groupe de presse étranger. La stratégie d’entreprise donne du prix à une distribution indépendante.

 

La conséquence en est d’ordinaire la coexistence de plusieurs entreprises de distribution, souvent propriété de grands groupes de presse, qui distribuent en outre ceux des titres qui ne peuvent ou ne veulent se doter d’une telle infrastructure.

 

II - Le système français de distribution, encadré par la loi du 2 avril 1947, organise en quelque sorte le désarmement stratégique de cette activité. Si la liberté de se distribuer seul est d’emblée consacrée, le groupage des titres ne peut se faire qu’à travers des coopératives, lesquelles doivent demeurer ouvertes à tout nouvel arrivant ; et à celui-ci doivent être consentis les mêmes services et les mêmes conditions de tarification qu’aux autres sociétaires.

 

Dès lors, la stratégie d’entreprise s’efface devant la raison économique : l’intérêt de chacun est de rejoindre alors l’entreprise solidaire de distribution. Sans crainte de ne pas s’être dotés d’une distribution indépendante, débarrassés de la charge d’assumer un métier qui n’est pas le leur, les éditeurs de presse partagent les économies de coût résultant de leur regroupement.

 

III - L’entreprise solidaire n’en est pas pour autant exemptée des maux qui guettent tout monopole ou quasi-monopole de fait : tentation de l’immobilisme, tarification durablement éloignée des facteurs réels de formation des coûts, abus de position dominante. Elle peut alors connaître des tentatives plus ou moins réussies de sécession, dont la plus grave serait celle qui verrait un grand groupe de presse se doter de son propre outil et entraîner avec lui d’autres éditeurs. L’enchaînement du déclin du chiffre d’affaires, de la réduction des coûts fixes et des adaptations tarifaires peut alors causer à l’entreprise solidaire une blessure mortelle.

 

IV - Le système français de distribution de la presse est aujourd’hui en crise. Ce n’est pas à soi seul inquiétant : au contraire, et parce que la gravité peut conduire au sérieux, ce peut être l’occasion de trouver la voie de la réforme.

 


                Certains verrous s’y opposent : une conception excessive de la péréquation ou encore l’attente passive des décisions d’un opérateur par ailleurs contesté. Repoussant  trop longtemps la réforme industrielle qui donnerait enfin de l’air au système, en substituant à la chamaillerie ordinaire l’enjeu de la répartition des économies procurées par une efficacité accrue, à travers une réforme commerciale concernant tant la palette des services offerts que leur tarification.

 

V - C’est à proposer les moyens d’une nécessaire ouverture que cette note est consacrée.


I - Introduction

 

 

1. Le bonheur n’aurait pas d’histoire. La distribution de la presse écrite en France vit sans doute une période moins heureuse de son histoire : des familles de presse s’opposent et une concurrence nouvelle sème le doute sur un système mis en place il y a plus d’un demi-siècle. Les forces centrifuges l’emporteraient sur celles centripètes et des analogies faciles avec des secteurs d’activité sans rapport avec celui-là conduisent à l’imaginer --ou à le souhaiter-- condamné dans sa forme actuelle.

 

2. La presse locale d’information générale et politique n’est pas ici concernée. Forte d’une diffusion de 2,25 milliards d’exemplaires par an, elle se distribue, hors les abonnements postaux, selon ses propres canaux.

 

 

tirage total

 

diffusion totale

 

répartition de la diffusion de la presse locale en %

 

ventes au numéro

 

ventes par abonnement

 

services gratuits

 

diffusion totale

 

total invendus

 

2 526 949

 

2 246 913

 

55,3

 

30,1

 

3,5

 

88,9

 

11,1

(en milliers d’exemplaires et en %, pour l’année 1997)

 

Le portage y tient de surcroît une place singulière :

 

 

 

 

diffusion par portage

 

part du portage sur le total annuel diffusé

 

Information générale et politique nationale

 

24659

 

3,3 %

 

Information générale et politique locale

 

654905

 

29,1 %

 

presse spécialisée grand public

 

13246

 

0,7 %

 

presse spécialisée technique et professionnelle

 

2298

 

0,9 %

(En milliers d’exemplaires et en %, pour l’année 1997)

 

Déjà, lors des débats parlementaires qui ont précédé l’adoption de la loi du 2 avril 1947,  demeurée pour l’essentiel non modifiée, et qui régit notre système de distribution de la presse écrite, le problème était clairement délimité :

 


“Il était nécessaire de laisser à la presse de province, qui s’est toujours diffusée par ses “propres moyens et qui a toujours échappé au monopole de la diffusion, le droit et la “possibilité de continuer d’agir comme par le passé. Le service d’abonnement, assuré par “le ministère des postes, a toujours donné satisfaction à chacun. Toucher à ces deux “moyens de diffusion eut été une erreur : la commission s’en est bien gardée.

“Restait le grand problème de la messagerie(...)”.

[M. Lefèvre-Pontalis, rapporteur de la commission de la presse ; J.O., Débats parlementaires, 28 mars 1947, p. 1140]

 

3. Le système alors mis en place a conduit une société commerciale unique à dominer durablement la quasi totalité de la distribution de la presse nationale : il s’agit des Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP)[1]. Certains parlementaires avaient alors déjà entrevu que cet acteur dominant, en fait et non de droit, serait la conséquence nécessaire des considérables économies d’échelle permises par le groupage des titres pour leur acheminement vers un réseau qui comptait alors plus de 20 000 points de vente et en compte aujourd’hui plus de 32000.

 

Rapportée à la totalité des ventes de la presse éditeur payante, quels que soient les modes de vente, les ventes des NMPP, soit 18,97 milliards de francs en prix public pour 1998, représentent  35 % du marché total, 51 % du marché de la vente au numéro de la presse et surtout près de 88 % de son marché principal, celui de la vente au numéro de la presse nationale.

 

Cette situation est aujourd’hui fortement contestée. Ainsi, la part de marché de son concurrent unique sur le marché national, la coopérative des Messageries Lyonnaises de Presse (MLP) s’est accrue, jusqu’à représenter en 1998, en pourcentages du marché de la vente au numéro de la presse acheminée dans le réseau par l’intermédiaire de coopératives ou de sociétés de messageries[2], ou de certains segments de ce marché :

 

12,3 % de ce marché tout entier

14,9 % du marché des publications (hors quotidiens)

25,0 % du marché des seules publications non hebdomadaires

29,7 % du marché des publications à périodicité mensuelle ou supérieure[3].

 


Certes, compte tenu des caractéristiques --sur lesquelles on reviendra-- des publications distribuées par les MLP, les parts de marché sont fort différentes en termes de nombres d’exemplaires vendus. En retenant les chiffres pour 1998 annoncés respectivement par les NMPP et les MLP, on aurait affaire respectivement à 1 815 millions et 80 millions d’exemplaires : ces derniers ne représentent cette fois que 4,22 % des exemplaires vendus.

La progression de cette concurrence a été très rapide :

 

 

1993

 

1994

 

1995

 

1996

 

1997

 

1998

 

0,8

 

1,0

 

1,4

 

1,9

 

2,5

 

2,7

chiffre d’affaires des MLP en milliards de francs

 

soit un taux de croissance annuel moyen sur la période de 28%, à comparer avec un taux de croissance annuel moyen de l’ensemble des ventes de 2,5 % sur la même période..

 

4. C’est dans ce contexte que le débat s’est noué à la fin du printemps et au cours de l’été 1999 à la fois autour d’une nécessaire réforme des NMPP visant à accroître leur efficacité économique, et autour de la question de leurs barèmes. Il fallait que soit abaissé au plus vite le coût de la distribution des publications (hors quotidiens). Mais celui des publications seulement : la concurrence menaçait sur ce seul segment, il fallait éviter l’hémorragie de titres dont les éditeurs souhaitaient les faire distribuer ailleurs à moindre coût. En outre, la distribution des quotidiens par les seules NMPP étant une activité déficitaire, la question de la prise en charge de ce déficit devait primer sur celle d’éventuelles baisses des prix en leur faveur dans l’avenir.

 

Le conseil de gérance des NMPP en date du 14 septembre 1999 a inscrit la question de la révision à la baisse du barème des publications, pour un montant global annuel important, afin qu’après son adoption, le nouveau barème puisse être soumis au vote des quatre coopératives de publications actionnaires, regroupant tous les titres dont le groupage et la distribution sont confiés à cette société. Cette décision aurait engagé prématurément l’avenir, dans une voie fort discutable. Elle a donc été repoussée, l’élaboration d’un projet d’entreprise pour les NMPP a été entamée, afin que soit examiné plus tard --ce devrait désormais être bientôt le cas-- à la fois ce projet, ses conséquences en termes d’emploi, ainsi que les révisions tarifaires qu’il autoriserait.

 

5. Pendant les quelques semaines qui se sont écoulées depuis cette date, les enjeux d’une sortie réussie de la crise en cours sont apparus plus clairement : l’organisation de notre système de distribution de la presse produit à la fois efficacité globale et abaissement des barrières à la naissance de nouveaux titres, mais elle pourrait ne pas résister longtemps au refus de certaines révisions inéluctables ; à privilégier un comportement de clients et trop négliger leur rôle de membres de coopératives et d’actionnaires, les éditeurs de presse pourraient oublier les exigences et les satisfactions du vivre ensemble ; si, pour agir vite ainsi qu’il est nécessaire, l’opérateur peut être tenté de demander des pouvoirs renforcés, il devra rechercher le consensus sur ses principales orientations.

 

Désormais, ceux qui attendent que la crise soit réglée “à l’ancienne”, c’est-à-dire dans le cadre d’un pacte inchangé entre les éditeurs de presse, à partir d’une mise en scène traditionnelle des conflits et selon une grammaire identique de leurs solutions, ceux-là n’espèrent plus cette éventuelle prolongation des règles du jeu au mieux qu’à titre transitoire.

 

 

 

 

Deux logiques économiques très différentes :

la vente par abonnement postal et la vente au numéro

 

 

La presse nationale, quotidienne ou périodique, la seule dont il sera question ici (voir § 2), est distribuée principalement selon deux canaux aux caractéristiques très différentes : l’abonnement postal et la vente au numéro.

 

1°) Tandis que les coûts postaux ne prennent en compte que des facteurs purement logistiques (le poids, l’urgence et le degré de préparation, allant jusqu’à la préparation de colis composés d’exemplaires emballés, adressés, et regroupés par bureau distributeur), le coût pour les éditeurs de la vente au numéro de leurs titres fait l’objet d’une importante péréquation et demeure principalement corrélé avec le prix de vente au public de ces titres.

 

2°) L’abonnement postal fait l’objet de très importantes aides publiques, alors que la seule aide directe spécifique en faveur de la vente au numéro consiste en le remboursement à la SNCF des réductions de tarifs qu’elle accorde à la presse, lequel, pour en donner l’ordre de grandeur, se monte à 3 % environ des charges d’exploitation cumulées des MLP, de la SAEM Transports Presse et des NMPP. On considérera d’ailleurs dans tout ce qui suit, sauf bien entendu dans le paragraphe consacré à cette dernière aide, que la distribution de la presse écrite ne reçoit pas d’aide directe de l’Etat.

 


II - Le système mis en place par la loi du 2 avril 1947 : ouverture aux nouveaux entrants et impartialité, pour une activité dont les caractéristiques la font tendre vers le monopole

 

8. On empruntera à une décision du Conseil de la concurrence la description suivante du système français de distribution de la presse[4] :

 

“Si l’on exclut le cas particulier de la presse gratuite, la presse est distribuée selon trois modalités: par abonnement, par portage ou par le biais de la vente au numéro. Le choix entre ces différents moyens est effectué par l’éditeur du titre de presse en fonction des coûts relatifs de chacun de ces modes de distribution et des réactions de la clientèle. (...)

“La vente au numéro est la solution qui, de loin, est la plus largement utilisée. Cette vente au numéro peut se faire selon deux principaux canaux.

“Premièrement, l’éditeur de presse peut distribuer son produit par ses propres moyens et il constitue alors une messagerie intégrée à son entreprise de presse.

“Deuxièmement, dans le cadre de la loi n° 47-585 du 2 avril 1947 relative au statut des entreprises de groupage et de distribution des journaux et publications périodiques, destinée à soustraire la diffusion de la presse imprimée aux influences jugées néfastes de l’Etat ou d’intérêts privés dominants, l’éditeur peut recourir à des messageries qu’il ne possède pas en propre. Il est, alors, obligé de s’affilier à une coopérative d’éditeurs : ces coopératives peuvent organiser elles-mêmes leurs activités de messageries et constituer ainsi des coopératives de messageries de presse ; elles peuvent également confier ces activités à des entreprises commerciales dénommées entreprises commerciales de messageries de presse.

“L’article 4 de la loi précitée impose aux coopératives de messageries de presse, qui n’entendent pas assurer directement la diffusion des titres que leur confient les éditeurs sociétaires et qui souhaitent recourir à la collaboration d’entreprises commerciales, l’obligation de constituer, avec ces dernières, des sociétés commerciales de messageries de presse dans lesquelles les coopératives de messageries, c’est-à-dire les éditeurs, possèdent la majorité des actions.

“Parallèlement, la loi a institué un Conseil Supérieur des Messageries de Presse dans le but de mettre le système de distribution ainsi institué à l’abri de toutes pressions. Composé de vingt-sept membres, regroupant à la fois des professionnels concernés et des représentants de l’Etat, ce Conseil a reçu une triple mission : coordonner l’emploi des moyens de transport à longue distance ; contrôler les comptes des sociétés coopératives de messageries et des sociétés commerciales de messageries de presse ; être le gardien de la loi du 2 avril 1947 et de l’esprit qui l’anime.

“Les messageries intégrées, les coopératives et les entreprises commerciales de messageries de presse approvisionnent des grossistes appelés dépositaires centraux de presse, lesquels fournissent des détaillants nommés diffuseurs.”

 

 

9. C’est par la décision de 1984[5] rendue sur la loi visant à limiter la concentration et à assurer la transparence financière et le pluralisme des entreprises de presse que le Conseil Constitutionnel a reconnu pour la première fois la valeur constitutionnelle du pluralisme. On retiendra, concernant la seule presse quotidienne d’information politique et générale, la formulation particulièrement claire suivante : “Le pluralisme des quotidiens d’information politique et générale (...) est en lui-même un objectif de valeur constitutionnelle ; (...) en effet, la libre communication des pensées et des opinions, garantie par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789[6], ne serait pas effective si le public auquel s’adressent ces quotidiens n’était pas à même de disposer d’un nombre suffisant de publications de tendances et de caractères différents ; (...) l’objectif à réaliser est que les lecteurs, qui sont au nombre des destinataires essentiels de la liberté proclamée par l’article 11 de la Déclaration de 1789, soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics puissent y substituer leurs propres décisions ni qu’on puisse  en faire les objets d’un marché”.

 

Ainsi, la première conception de la liberté de la presse, consacrée par la loi du 29 juillet 1881 (liberté des auteurs et des éditeurs, liberté de ceux qui font la presse), est-elle complétée par le second aspect de cette liberté (liberté des lecteurs) ; mieux : le Conseil accepte une certaine limitation de la liberté d’entreprendre et du droit de propriété des patrons de presse afin de préserver le droit à l’information.

 

10. Ce second aspect de la liberté de la presse, celui de ses lecteurs, inspirait déjà les premiers mots du député Robert Bichet[7] lors de la séance de l’Assemblée nationale du 27 mars 1947 :

“La liberté de la presse (...) n’est pas seulement, pour le journaliste, le droit d’exprimer et de traduire sa pensée ; elle s’étend du rédacteur au lecteur.

“Elle se manifeste, en effet; dès le moment où le rédacteur écrit son article et doit demeurer une réalité jusqu’au moment où le lecteur lit cet article.

“Une des conditions nécessaires de la véritable liberté de la presse est donc la garantie donnée à tous les journaux, à tous les périodiques, d’équitables et justes conditions de transport et de diffusion.”

 

11. Ainsi, après avoir proclamé à l’article premier le principe de la liberté de distribution de la presse, la loi oblige ceux qui souhaitent s’allier pour le groupage et la distribution de plusieurs journaux et publications périodiques à le faire à travers des sociétés coopératives de messageries de presse. Elle impose ensuite l’ouverture de ces coopératives à tout éditeur de presse qui souhaite en devenir sociétaire, et la transparence de conditions tarifaires qui s’imposent de la même manière à tous les sociétaires[8].


Pour le reste, et sans qu’il y ait lieu ici de commenter longuement les autres dispositions de cette loi --on reviendra plus loin sur son titre II, intitulé “Du Conseil Supérieur des Messageries de Presse--, l’essentiel est de voir que le dispositif qu’elle instaure a fonctionné comme l’encadrement du quasi-monopole qu’est devenu l’entreprise solidaire de messageries de presse.

 

12. En effet, tant l’expérience française que l’observation d’autres dispositifs de distribution de presse montrent que dès lors qu’une société de messageries de presse propose un service d’une certaine qualité, elle tend à accueillir pour les distribuer tous les titres qui exigent cette qualité de service ou une qualité inférieure. Bien entendu, la distribution peut être utilisée comme une arme : on peut refuser de distribuer un concurrent, imposer des tarifs suffisamment élevés pour que tel autre bâtisse son propre système de distribution, à moins qu’il prenne cette décision pour des raisons stratégiques afin de ne pas avoir à souffrir un jour d’une situation de dépendance. Mais en termes purement industriels, si on considère l’ensemble que forment le transport et l’activité de grossiste dépositaire, et dès lors que les éditeurs se retrouvent ensemble en confiance, cette activité économique :

 

1°) est une activité spécifique : on ne la trouve pas exercée par d’autres sociétés de messagerie, en même temps par exemple qu’une activité de transports de colis ordinaires ou qu’une activité consistant à servir un réseau national d’une autre nature avec une fréquence élevée de dessertes;

2°) est génératrice d’économies d’échelle pratiquement sans limites : elle présente donc les caractéristiques de ce que l’on appelle un monopole naturel[9].

 


13. Dès lors, le dispositif mis en place par la loi de 1947 doit être compris comme visant à empêcher les abus que ce monopole non encadré pourrait entraîner. Et, en supprimant ces abus, en interdisant que la distribution de la presse puisse devenir une arme commerciale entre éditeurs de presse, en organisant en quelque sorte le désarmement stratégique de cette activité économique, la loi instaure la confiance et incite au regroupement des moyens. Elle crée les conditions institutionnelles qui permettent à tous de pleinement profiter des économies d’échelle de ce monopole naturel, en supprimant l’intérêt que pourrait avoir un éditeur, dans un système non ainsi régulé, à renforcer son indépendance pour se protéger, en se dotant de sa propre messagerie intégrée[10].

 

14. La loi interdit :

 

1. l’exclusion d’un éditeur ou d’un titre déjà existant ou en phase de lancement ;

2. l’absence de neutralité dans le traitement des titres distribués ;

3. la libre négociation tarifaire du distributeur avec les éditeurs, au cas par cas, c’est-à-dire l’absence de transparence dans la répartition, entre ceux qui se sont regroupés, des économies permises par leur regroupement.

 


Déjà, le caractère ouvert du système[11] est à lui seul un motif d’attachement à l’organisation de notre système de distribution de la presse écrite. Et c’est bien à la loi qu’il convient de l’instaurer dès lors que le refus de distribuer un journal concurrent, par un éditeur représentant à lui seul près de 50 % du marché en termes de tirage, ayant mis en place son propre système de distribution (lequel distribue d’ailleurs un autre journal qu’il ne possède pas mais avec lequel il a passé des accords) ne constitue pas un abus de position dominante. C’est le sens d’un arrêt récent de la Cour de justice des communautés européennes[12].                                   Mais le principe de neutralité et sa traduction tarifaire sont des motifs d’attachement supplémentaires à une organisation qui combine l’absence de barrière à l’entrée, l’égal traitement et un mode d’élaboration des tarifs de nature à permettre de substituer au seul rapport de forces les avantages attendus de la transparence.

 

15. Y a-t-il pour autant péréquation nécessaire, et quel est exactement la nature des effets du barème unique?

 

 

III - La péréquation des tarifs de la distribution : non inscrite dans la loi, s’appliquant séparément dans chaque société coopérative de messageries de presse, elle comporte une composante à laquelle il n’y a pas lieu d’être exagérément attaché

 

16. Le principe de péréquation n’est pas directement imposé par le législateur. Il ne résulte pas non plus des travaux préparatoires de la loi, pendant lesquels la question n’a pas été même abordée. C’est pourtant bien ainsi que la distribution de la presse a été organisée : en permettant aux journaux à faible tirage de bénéficier des mêmes tarifs que ceux à tirage élevé. Autrement dit : en favorisant les premiers dans la répartition des économies d’échelle permise par le groupage des titres. Et il y a lieu d’affirmer avec force l’attachement des pouvoirs publics à ce qu’il en demeure ainsi dans l’avenir.

 

Bien entendu, ce principe n’est pas appliqué sans nuances[13], mais à ce niveau de généralité, il n’est pratiquement pas contesté.

 

17. Encore faut-il bien concevoir qu’il ne peut s’appliquer qu’à l’intérieur d’une même coopérative, ou plus exactement entre ceux des éditeurs d’une ou plusieurs coopératives ayant adopté le même barème. Dans le cas contraire, la péréquation revêt un autre caractère : ainsi entre la coopérative des MLP et les coopératives de publications des NMPP, rien bien entendu ne s’impose ; mais entre les quotidiens et les publications traités par les NMPP, qui appartiennent à des coopératives différentes et relèvent de deux barèmes différents, seule la communauté de destin dans la même société commerciale de messagerie crée des solidarités qui ne sont pas inscrites dans chacun des deux barèmes pris séparément.

 

18. D’autres transfert existent cependant, qui ne sont pas directement liés à la péréquation, mais revêtent une grande importance comme on le verra plus loin : ils résultent du principe même consistant à calculer la rémunération de la distribution comme un pourcentage du prix de vente du journal au public.


Il n’est certes pas critiquable que le titre qui rencontre son public de lecteurs avec un prix de vente de 40 francs contribue deux fois plus au système que celui présentant les mêmes caractéristiques de poids et de périodicité qui serait vendu 20 francs. Mais lorsque les barèmes s’écartent par trop de la vérité des coûts qui résulte de seuls facteurs logistiques (poids, périodicité, quantités livrées, urgence), alors la tentation de la sécession peut se faire très forte. C’est exactement le problème auquel sont actuellement confrontées les NMPP.

 

 


 

 

Une prise en compte seulement marginale du tirage dans les barèmes

 

      I - Aux NMPP, le barème unique des publications consiste en un pourcentage (36%) du montant des ventes exprimées en prix au public à quoi s’ajoute un montant forfaitaire par exemplaire distribué (7,47 centimes), et ce pour la rémunération de l’ensemble de ceux qui participent à la diffusion : société commerciale de messagerie, dépositaires et diffuseurs. Ceci est ensuite corrigé par des bonifications, puis éventuellement augmenté des frais de distribution et de traitement des invendus.

 

L’une des bonifications est fonction de l’importance des ventes : “Chaque parution pourra bénéficier d’une bonification/vente calculée sur les ventes métropole exprimées en montant fort, en fonction de la grille ci-après :

Par tranche de ventes :

          3,00 % pour la part des ventes comprise entre 2 028 000 F et 3 043 000 F

          3,75 % pour la part des ventes comprise entre 3 043 001 F et 5 072 000 F

          4,00 % pour la part des ventes comprise entre 5 072 001 F et 8 115 000 F

          4,50 % pour la part des ventes supérieure à 8 115 001 F”.

 

       II - Aux MLP, le barème unique consiste en l’application du pourcentage de 33,5 % au montant des ventes, corrigé ensuite par la prise en compte de certains frais et l’application de bonifications. Le “boni sur ventes” exige l’application de l’une ou l’autre, selon les cas, de plusieurs formules complexes, mais, comme dans le cas précédent, il n’entraîne qu’une prise en compte à la marge de l’importance du tirage. Ainsi, dans le cas où le prix de vente PV au public est compris entre 20 francs et 40 francs, et si la somme de la moitié de ce prix et du nombre N des ventes exprimées en milliers d’exemplaires est strictement supérieur à 30, alors  la bonification est égale à :

 

          B = [(N + 0,5 x PV - 30) / (N + 20) x (PV / ((0,15 x PV) + 3)] + [(PV - 20) / 10].

 

Sans doute faut-il mentionner aussi, pour les MLP l’existence d’une “bonification groupe” applicable depuis le 1er juillet 1999 à l’ensemble du chiffres d’affaires réalisé par un éditeur sociétaire ou un même groupe d’éditeurs sociétaires. Il s’applique sous forme de taux croissant par tranches de chiffre d’affaires, mais selon une grille dont la progressivité est modérée.

 


IV - La concurrence actuellement constatée entre sociétés de messageries est la conséquence directe de certains aspects du mode de tarification de la distribution

 

19. Le recours à la notion de concurrence emporte immédiatement l’usage d’une “boîte à outils” qui n’est pas la mieux adaptée pour décrire la contestation croissante par la coopérative des MLP de la position dominante des NMPP. En effet :

 

a) la concurrence dont il s’agit porte sur le seul niveau I de la distribution (activité de messagerie): elle ne met directement en cause ni le niveau II (dépositaires de presse) ni le niveau III (diffuseurs de presse ou, plus couramment dit, marchands de journaux). Elle concerne l’acheminement de la presse vers un réseau de vente unique et la plus grosse partie de la rémunération reçue par les sociétés de messageries et versée par les éditeurs est destinée à la rémunération de ce réseau de vente. La qualité de ce réseau est sans doute le facteur déterminant du niveau des ventes ; et s’il y avait consensus sur sa rémunération, ce serait plutôt en faveur de son augmentation ;

b) il ne faut pas attendre de cette concurrence, non plus d’ailleurs que de toute autre, des baisses de prix telles qu’on peut par exemple en connaître dans le secteur des télécommunications : si l’on se réfère aux meilleures des pratiques internationales (en termes de coût du moins), on ne saurait espérer des réductions de coûts supérieures à 4% du prix de vente au public de la presse;

c) la comparaison des performances n’est pas le critère le plus important à l’origine de cette concurrence. Pour se limiter aux seules publications[14], le prix moyen des titres distribués par les NMPP était en 1998 de 14,28 francs contre 30,38 francs aux MLP ; en appliquant à ces prix le taux moyen de commissions sur ventes[15] de chacune de ces deux sociétés, on constate que les publications de la coopérative des MLP s’acquittent d’un coût moyen par exemplaire vendu supérieur, lorsqu’il est exprimé en francs, à celui acquitté par les publications membres de l’une des quatre coopératives qui ont confié leur activité de messageries aux NMPP.

 

20. On l’a dit plus haut (cf. § 16 et 17) : le mode actuel de tarification de la distribution de la presse entraîne à la fois une péréquation entre les titres à niveaux de tirage différents, laquelle est bien acceptée par les éditeurs, et d’importants transferts internes, dont il est beaucoup moins question. Et ceux sur qui pèsent cette charge la supportent à proportion de leur prix de vente au public.

 

Ces transferts entre publications résultent de l’application du barème unique à des titres aux prix fort différents. Ils ont pris une importance croissante au fur et à mesure que la dispersion du prix des titres s’est accrue.


Ils concernent aussi les quotidiens (qui représentent environ 30 % des exemplaires acheminés par les NMPP), dans la mesure où les publications ont un prix moyen supérieur à celui des quotidiens.

 

21. L’observation confirme avec force ces explications. En effet :

 

1°) Les éditeurs de publications dont les titres ont adhéré à la coopérative des MLP ne sont en aucune manière des éditeurs de gros titres souhaitant échapper à la péréquation en faveur des tirages petits ou moyens. Ce sont des titres petits ou moyens, de ceux qui, aux NMPP, sont les bénéficiaires de cette péréquation :

 

Données relatives aux ventes des titres distribués par les MLP :

 

 

 

1993

 

1994

 

1995

 

1996

 

1997

 

1998

 

tirage moyen par parution

 

28418

 

26834

 

31888

 

32921

 

30700

 

29321

 

taux d’invendus moyen par parution (en %)

 

63,90

 

64,08

 

62,23

 

60,93

 

59,92

 

62,23

 

2°) Comme indiqué plus haut, le prix moyen des publications des MLP est plus de deux fois supérieur à celui des publications des NMPP. Plus encore : pendant la forte croissance des MLP entre 1993 et 1998 (voir tableau au § 3), le prix moyen par parution a régulièrement et fortement augmenté :

 

Données relatives aux prix des titres distribués par les MLP :

 

 

 

1993

 

1994

 

1995

 

1996

 

1997

 

1998

 

prix moyen par parution en francs

 

23,50

 

24,54

 

24,87

 

27,59

 

30,09

 

30,38

 

Ces dernières données sont d’autant plus remarquables que, sur la même période[16], le prix de la vente de la presse non quotidienne est demeuré inchangé : avec un indice de valeur 100 en 1990, on obtient des valeurs presque identiques de 108,3 et 108,5 pour les années 1993 et 1997.

 

22. C’est pourquoi la décision envisagée en septembre était inappropriée à la situation créée par la concurrence : on ne répond pas à une déstabilisation issue d’une dépéréquation sur le segment des publications à prix élevé par des baisses de barème concernant de nombreuses autres.

 


V - La vraie-fausse question du déficit des quotidiens

 

23.  Il y aurait cependant du vrai dans le distinguo global opéré entre les publications prises toutes ensemble, d’une part, et la presse quotidienne d’autre part : les quotidiens nationaux n’acquitteraient pas l’intégralité du coût de leur distribution. Le déficit de cette activité, entièrement à la charge des publications qui sont distribuées par les NMPP,  serait de plusieurs dizaines de centimes par exemplaire vendu.

 

24. Cette question a été agitée de manière inutilement polémique, à un double titre :

 

24.1. A le supposer établi et devenu consensuel, ce chiffre reflète l’état présent des conditions d’exploitation aux NMPP ; il ne fait pas cas de certaines réformes envisagées mais non réalisées, non plus que d’une modernisation à venir, qui pourrait le modifier fortement.

 

24.2. Plus important : le prix moyen des quotidiens vendus s’établit pour 1998 à 6,75 francs. On a dit plus haut l’importance des transferts entre titres selon le prix de leur vente au public. Ces transferts bénéficient aux quotidiens comme aux publications de prix voisins. Il n’y a pas lieu à opposer des familles de presse sur ce dernier point. Même si la situation actuelle est caractérisée par l’existence de deux barèmes seulement : un barème unique pour les publications et un autre pour les quotidiens[17], ce qui pousse à la simplification.

 

25. Cette question comporte cependant un véritable fondement : chacun s’accorde à considérer que la distribution des quotidiens (comme aussi sans doute celle de certains hebdomadaires d’actualité) est plus exigeante dans la mesure où elle est structurellement faite dans l’urgence. Or, la “remise provisionnelle de base” qui est l’élément principal du barème est de 36 % pour les publications, mais de 33,40 % pour les quotidiens.

 


26. Il existe sans doute un déficit de l’exploitation des quotidiens. Son statut n’est pas clarifié pour autant. Au-delà des remarques qui précèdent, on pourrait estimer[18] qu’en matière de distribution de presse comme en matière de télécommunications, il y a lieu d’instaurer un service universel qui comprend la distribution sur tout le territoire, dans de bonnes conditions de rapidité et de simultanéité, de la presse quotidienne d’information politique et générale. Dans cette hypothèse, le coût de ce service universel pour celles (il peut y en avoir plusieurs) des sociétés de messagerie qui en assument la fourniture est défini comme le coût net supporté du fait de la fourniture de ce service. Il s’agirait donc d’évaluer dans les comptes de la messagerie la différence entre deux situations :

 

* la situation hypothétique où la société ne supporterait pas d’obligations du service universel et agirait selon une pure logique commerciale

*la situation réelle où la messagerie remplit ses obligations de service universel.

 

Et il est loin d’être établi que la première situation --sans les charges de la distribution des quotidiens, sans les recettes tirées de cette activité, mais aussi sans les économies d’échelle permises par le traitement de telles quantités de papier-- serait plus favorable que la seconde à une hauteur égale déficit des quotidiens calculé dans les circonstances présentes.

 

27. A ce stade, il faut donc que la question tarifaire soit consécutive et non préalable à une réforme des NMPP qui prévoie la modernisation de leurs conditions de fonctionnement : il n’y a pas lieu d’opérer une quelconque compensation préalable d’un déficit certes réel, mais sans doute appelé à devenir bien moindre après une réforme réussie, d’autant plus qu’il sera probablement compensé par les économies d’échelle que permet le traitement groupé des quotidiens et des publications.

 

 

VI - (I) La nécessaire réforme des NMPP aux fins de mieux remplir leurs missions, préservant ainsi la solidarité des éditeurs

 

28. Les pouvoirs publics, on l’a dit, sont par nature favorables à un système de distribution solidaire : en prévenant le risque que la distribution devienne le lieu d’une guerre commerciale, on réduit par voie de conséquence l’intérêt stratégique qu’il pourrait y avoir, pour s’en préserver, à construire des systèmes de distribution indépendants ; la conséquence en est que ce système cumule les avantages des considérables économies résultant du regroupement à vaste échelle et la suppression des barrières à l’entrée pour des titres encore à naître.

 

29. Encore faut-il :

 

29.1 - Que des conditions tarifaires trop éloignées des prix auxquels conduirait la prise en compte des seuls facteurs logistiques de formation des coûts ne finissent pas par inciter au départ certains éditeurs ou certains titres.


29.2 - Que d’éventuelles discriminations positives en faveur de tel ou tel type de presse, pour répondre à des préoccupations d’intérêt général, ne soient pas d’un coût excessivement supérieur au montant des aides publiques consenties au système.

 

29.3 - Que l’insuffisante transparence du fonctionnement de l’entreprise solidaire ne crée pas une suspicion générale, certes compatible avec l’immobilisme, mais certainement pas avec la réforme.

 

29.4 -                 Que la position dominante ne soit pas l’occasion d’en abuser.

 

30. La première de ces conditions n’est plus remplie aujourd’hui.

S’il n’était question que de performances comparées d’entreprises, on ne pourrait que faire le constat de performances différentes et de positions concurrentielles en cours d’évolution, et en tirer les conséquences. Mais ce n’est pas le cas : c’est le mode de tarification de la distribution qui a créé une forte incitation pour les titres magazines à prix élevé à ne pas entrer aux NMPP ou à en sortir ; comme c’est la réduction à 350 du nombre des dépositaires lors du plan de modernisation 1994-1997 des NMPP qui a rendu plus facile de se passer de celles-ci pour acheminer le papier vers ces destinations en nombre réduit.

 

Les prévisions financières des NMPP, aujourd’hui déjà mauvaises, sont appelées à s’aggraver aussi bien en cas d’immobilisme --car alors les pertes de chiffres d’affaires ont un effet cumulatif-- qu’en cas de baisse défensive des barèmes pour faire face à la concurrence.

 

Il est donc nécessaire :

-- d’engager au plus tôt une profonde réforme industrielle afin que les éditeurs se dotent d’un outil efficient à vocation durable ;

-- de permettre ainsi la réforme commerciale sans laquelle la blessure de la concurrence serait à terme mortelle ;

-- d’accompagner ce mouvement d’une réforme institutionnelle qui favorise l’engagement et la responsabilité des éditeurs-coopérateurs (ou du moins de ceux qui le souhaitent).

 

31. Des baisses défensives de barèmes sont nécessaires. Elles ne sont à l’évidence pas finançables par une augmentation de la contribution des titres, moins nombreux, qui continueraient à confier leur distribution aux NMPP. Une seule voie existe : celle de l’amélioration de l’efficacité économique de l’entreprise, afin que le service que les éditeurs coopérateurs souhaitent soit produ